L’attrape-corps | Extrait de la revue Centre Commercial

Le 20 septembre 2013

Icône de mode et néo-prêtre version bien-être, Alexandre Guarneri est un caméléon des temps modernes. Là où beaucoup auraient donné rendez-vous sous les lambris vermoulus d’un café des familles, lui choisi de caler la rencontre à l’air libre. Et en hauteur.
Voici un extrait de l’article « L’attrape-corps » issu de la revue Centre Commercial.

De bon matin, nous voilà donc assis sur les marches situées au pied de la basilique du Sacré-Cœur, à Montmartre. L’air frais qui caresse les joues et Paris qui déroule ses contours cabossés à perte de vue. Tenez, le voilà : taille gargantuesque, épaules d’équerre, un crâne nu qui semble pointer vers les cieux et sous lequel roulent deux calots bleus et tombent une barbe broussailleuse. Alexandre Guarneri en impose. Il dévore l’espace même. Cela dit, sous ses gros airs, le bonhomme dévoile une personnalité déroutante. « On est bien ici, on se sent libre », sourit-il en se retournant vers Paris. Il fixe de son regard clair azur, comme s’il voulait mettre à jour l’âme de son interlocuteur. Il ne lâche pas la main qu’on lui tend non plus, cherchant peut-être à sentir et ressentir le corps qui lui fait face. Là, loin des interviews de café, l’interview pourrait être différente. Mais au fait, qui est donc ce fameux Alexandre Guarneri ? En plus d’en imposer, l’homme est également connu pour être le créateur de la marque Homecore, étiquette née dans le berceau hip-hop, étendard d’une culture de rue hyper nineties avant d’être décousue et réajuster en label généraliste et moderne, amarré à une idée pointilleuse de la classe, du confort et du bien-être. Un virage qui correspond, chez Alexandre Guarneri, à une évolution dans sa manière d’envisager la vie. Une évolution parmi d’autres, le long d’un parcours plein de rebonds et de tournants.

Dans quel environnement avez-vous grandi ?
Je suis né à Grenoble et à 4 ans mes parents m’ont emmené en Sicile – ils en sont originaires. Ensuite, mon père est retourné en France, à Créteil. C’était une ville en construction, en banlieue parisienne. Avec ma grand-mère et mes frères, on vivait dans une grande caravane. Ça a duré un an et demi jusqu’à ce que l’on parte à Pantin. Quand je suis arrivé en CM1, nous nous sommes installés à Bobigny. Mon père a planté la caravane sur un terrain qu’il avait acheté. C’était une solution temporaire avant qu’il construise une maison. Mon père était ascensoriste. Il a fini par monter sa boîte et, comme il avait de plus en plus de boulot, le chantier de la maison a fini par prendre du retard. D’ailleurs, quand je suis parti, à 17 ans, la maison n’était toujours pas finie.

Quelles étaient vos aspirations, à l’époque ?
Je voulais faire du vélo, m’amuser. C’est tout. On n’habitait pas dans une cité mais nos potes, eux, oui. Quand on les invitait chez nous, ils nous tapaient tout. Je me rappelle de vélos trop stylés que mon père nous avait achetés ; on a dû les garder une semaine. Après ça, on n’a plus eu de vélo. Il fallait qu’on les fabrique nous-mêmes en allant à la casse. Mais c’était cool, on allait sur le canal, on se baladait…

À part votre passion pour la culture hip-hop, aviez-vous une envie particulière dans votre vie ?
Non, pas vraiment. Je n’avais pas grand-chose autour de moi. Mon père n’était pas très impliqué dans mon avenir. En banlieue, on ne te parle pas trop des études intéressantes. Je m’en suis rendu compte quand je suis arrivé à Paris, en première, mais c’était trop tard, j’avais accumulé trop de lacunes. Cela dit, comme j’avais des profs intéressants et que ce n’était pas le bordel dans la classe, j’ai commencé à apprécier les études. Cette fois, si tu étais bon à l’école, tu devenais la caillera, tu pesais. Tout se jouait sur d’autres paramètres.

Est-ce à ce moment-là que vous avez commencé à vous intéresser à la création de t-shirts ?
Au lycée, j’ai rencontré Steph Cop. Il faisait des graffitis sur des t-shirts pour des nanas  et je trouvais ça mortel.  Du coup, je lui ai proposé d’en faire en sérigraphie. J’avais déjà un côté business depuis l’époque où je volais et revendais des trucs à Bobigny. J’avais ce côté achat et revente. Enfin, achat gratuit et revente [rires]. À l’époque, peu de groupes faisaient des t-shirts. Il n’y avait pas de boutiques, à part Ticaret, qui ne se trouvait pas loin du terrain vague où on allait souvent Porte de la Chapelle [le même terrain vague sur lequel le duo NTM a fait ses premiers freestyles, ndlr]. En fait, il n’y avait rien et c’est comme ça que j’ai trouvé une possibilité d’être bon dans le hip-hop. En créant une nouvelle discipline, celle de la sape. Les rappeurs s’habillaient surtout avec Adidas, il n’y avait pas de marque faite pour eux.

À l’époque vous aviez à peine 20 ans. Était-ce votre unique activité ?
Non, à côté de ça, j’allais à la fac où j’étudiais l’économie. Et puis je travaillais sur des chantiers, avec mon père. Ah, et je me levais aussi à 4 heures du matin pour aller livrer des journaux. Je faisais ma tournée, je me couchais vite, dormais pendant une heure et je partais à la fac. Pour récupérer les baskets, je partais à New York le week-end. Je faisais mes achats et puis je rentrais en France. Il m’arrivait même de partir une seule journée. Les billets d’avion étaient autofinancés avec les sous des ventes que l’on faisait. Et puis à l’époque, ce n’était pas aussi cher que maintenant. Ça nous coûtait entre 1 800 et 3 000 francs [entre 270 et 450 euros].

Quelle était la relation entre le business et la culture hip-hop, à ce moment-là ?
Personne ne cherchait encore à capitaliser sur le hip-hop, à part les mecs qui essayaient de faire des disques et ceux qui faisaient des émissions de radio. Moi, avec les fringues, je voulais d’abord renforcer l’identité hip-hop. Porter des fringues de ce style, c’était faire exister cette culture.

Quel profil, quelle identité, quel esprit aviez-vous en tête pour votre marque, justement ?

On voulait faire un truc puissant et qui vienne de France. C’est de là que vient Homecore. « Home » pour la France et « Core » pour la puissance. Avec cette marque, on voulait signifier au monde qu’il n’y avait pas que les Américains qui savaient y faire sur ce créneau.

À cette époque, le concept de streetwear existait-il ?
Pas vraiment. En fait, cette idée a été développée par les journalistes. Ce sont eux qui nous l’ont mise sur le dos. Moi, ça ne m’allait pas. Je trouvais ça assez réducteur comme terminologie. Et puis on ne voulait pas de terminologie ! On ne voulait pas que tout ça devienne un marché.

Puisque vous vous affichiez comme une marque porte-étendard de la culture hip-hop, n’avez-vous jamais pensé à faire d’un rappeur votre « égérie » ?
Non. Pour une seule raison : tous les mecs du hip-hop portaient nos sapes. Et puis il se trouve que Joey Starr était un pote d’enfance de Steph, donc tout le crew du Supreme NTM s’habillait en Homecore. Avec Joey, on a fait une campagne de pub en l’associant à l’actrice porno Julia Channel. C’était hardcore ! Mais on ne s’est jamais dit : « Vas-y, on va lui mettre dessus, comme ça, ça se vendra mieux ». Et puis un jour, Joey Starr a commencé à demander de la thune à Steph. C’est à ce moment-là que l’on a arrêté avec eux et que lui a lancé Com8.

Y a-t-il eu un vrai tournant pour la marque ?
En 2000. C’est là que j’ai trouvé une voie. J’ai pris le molleton, la veste classique du bourgeois et je les ai mélangés. C’est ça, le vrai tournant : c’est se placer au milieu et se foutre des extrêmes. Je pense à l’époque où j’étais à Bobigny, où je croyais que tous les Parisiens étaient des bouffons. Je pense aussi à ce jour où je suis arrivé à Paris et où j’ai vu que, a contrario, les Parisiens considéraient les mecs de banlieue comme des « teubés ». Tous ces a priori, toutes ces idées reçues qui ne servent à rien, ça m’a fait penser qu’il y avait peut-être une voie au milieu de tout ça. Quelque chose de plus intelligent. Homecore, c’était ça, une sorte de medium. Et puis il y a eu un autre tournant, plus récemment. C’était en 2006, quand la boîte est devenue énorme. Deux ans plus tôt, j’avais fait rentrer dans la boîte le mec qui avait monté Citadium. Un type avec des idées à l’opposé des miennes. Moi, ma vision des choses, c’était être en harmonie avec soi-même et avec le monde qui nous entoure. Tandis que lui pensait que l’homme était un loup pour l’homme. Il s’est mis à tout cloisonner, alors que j’avais monté la boîte sans aucun management ni aucune structure. Un jour, on s’est retrouvé avec 70 employés, deux marques [Homecore et son pendant féminin, Ladysoul] dix boutiques, un bureau de 1 200 m2 à Bastille… J‘étais submergé. Et en 2006, j’ai décidé de tout fermer. J’ai délégué la production de la marque à un Italien à qui j’ai donné une licence, et je me suis mis à dessiner des fringues. Uniquement. Ça a duré trois ans. Trois ans pendant lesquels je me suis reposé. L’affaire continuait, mais moi je ne gérais plus le business. Je dessinais.

Comment êtes-vous arrivé à faire comprendre aux gens que le Homecore nouveau, des vestes et des chemises, avait le même ADN que le Homecore des débuts ?
Je ne sais pas si j’ai réussi à le faire comprendre. Mais ce que je sais, c’est que ma réflexion m’a amené vers cette voix du milieu : être en harmonie avec soi-même et le monde qui nous entoure. C’est-à-dire éviter les extrêmes, ne pas être dans le jugement, prendre les choses comme elles viennent…

D’où vient cette réflexion ?
Ça m’est apparu au moment où j’ai fait cette veste en molleton. Sous l’étiquette « Homecore », j’ai écrit : « Être en harmonie avec soi-même, avec le monde qui nous entoure ». La veste, c’était une façon de matérialiser ça. Je voulais que l’on arrête de dire que les Parisiens sont des bouffons et que les banlieusards sont des cailleras. L’idée, c’était être ensemble. Être bien avec soi-même. Je me suis rendu compte que là où j’étais le mieux, c’était quand j’arrivais à avoir un échange avec les autres. Quelque chose de vrai. Et puis un jour, ma femme m’a dit : « Elle est super ta phrase, mais comment on fait en vrai ? ». Et comme j’aime bien qu’il y ait une cohérence entre ce que je fais et ce que je dis, j’ai réfléchi. J’étais dans mon salon et je cherchais à définir ce qu’étaient le « soi-même » et le monde qui nous entoure. C’est à ce moment-là que je me suis souvenu des planches d’anatomie en biologie. J’ai visualisé mon squelette, j’ai respiré et j’ai compris que le « soi-même », c’était ça. C’était le squelette ! Ensuite, j’ai mis mes mains par terre. J’avais les quatre membres au sol et j’ai senti une espèce d’énergie m’envahir. Je suis resté deux heures comme ça ! J’ai commencé à nager sur le sol, j’attrapais le pied de la chaise, je le tirais, je m’envolais… Il se passait un truc… un truc instantané ! Voilà, je sentais le monde, celui qui nous entoure. Je voyageais ! Je disais aux autres : « Regarde, on a le même squelette ! ». Et puis il y a toutes ces manières de toucher, de serrer les gens et ces moments tout en roulades, en galipettes où l’on part en quête de sensations et de connexions avec le monde. Je me souviens de la première fois où j’ai montré ça en public : c’était le 4 avril 2004. Sous la verrière de mes bureaux, j’avais empilé plein de gros matelas sur lesquels on pouvait me voir faire plein de mouvements. Il y avait Kim Chapiron et Vincent Cassel. On avait passé des films de Kourtrajmé.

 Et quel est le rapport avec le vêtement, dans tout ça ?
Ce n’est pas une question de rapport avec le vêtement, mais plutôt, de ce que veut dire le vêtement.

Mais comment faites-vous comprendre à vos clients qu’il y a un rapport, disons symbiotique, entre ce qu’ils portent, la manière dont ils le portent, leur corps et l’environnement ?
Pour que les gens comprennent cette philosophie du vêtement, j’essaie de faire des fringues qui ne sont pas directement dans la tendance. Par exemple, quand j’ai fait ma veste en molleton, il n’y en avait pas encore sur le marché. Après ça, tout le monde en a fait. Mais au départ ça n’existait pas. Ce genre de pièce, ça t’emmène ailleurs… Tu flottes.

Plus concrètement, tu vois le cordon qui est noué à la taille de chacun des pantalons Homecore ? Et bien au moment où tu le serres, il y a des pressions qui se font et qui te permettent de redéfinir ton centre de gravité. Ça, c’est une manière de te rappeler que tu es là, ici, dans l’instant présent. Après, on peut partir sur des choses plus esthétiques. Dans le genre, je peux t’ajouter un filet rouge dans le dos qui te rappellera ta colonne vertébrale.

 Et vous pensez vraiment que votre client peut concevoir les choses de cette manière sans notice explicative ?
Je pense que oui. En tout cas, je l’explique au revendeur qui, lui, est censé le retranscrire au client. Mais la manière que j’ai de transmettre ça à mon client, c’est à travers les sapes hors tendance. Même si c’est de plus en plus compliqué. Dès lors que je fais un truc qui marche, tous les autres le font.

Par exemple ?
Il y a cinq ans, j’ai commencé à faire des chinos de couleur. À l’époque, j’étais le seul à les décliner dans autant de teintes et à les travailler de cette manière. Maintenant tout le monde le fait.

À ce sujet, d’où vient cette idée de s’investir sur le créneau du chino ?
Tout le monde faisait des jeans et j’avais envie de porter autre chose. Et puis, j’ai toujours travaillé sur la couleur. La colortherapy aussi (Également appelée « cure des couleurs »,  désigne une médecine non conventionnelle qui prône le traitement de maux et maladies par les couleurs – ndlr) Les couleurs, je les trouve dans la nature. Je me balade et hop, je vois un petit caillou, je le ramasse, je le mets dans ma poche. Et quand je rentre, je traduis sa couleur en Pantone. J’aime bien cette interaction qui se passe entre les couleurs et la vie de tous les jours.

À qui aurions-nous eu affaire si nous vous avions rencontré il y a sept ans ?
Vous auriez pu me croiser à Odéon, à Paris, en face du Bar du marché. J’aurais été posé par terre en lotus, en train de regarder le manège des gens. Quel cinoche ! J’essayais d’échanger dans un mode qui n’existait pas.

Par Raphaël Malkin, avec Marc-Antoine Simoni / Photo : Vincent Desailly

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